Fin novembre 2004, Nissan annonçait
la fermeture pendant cinq jours de trois de ses usines au Japon
en raison d’un manque d’acier. La production de
25.000 véhicules a été ainsi reportée.
Cela se révélant insuffisant, Nissan va devoir
recommencer en mars 2005. Deux jours d’arrêt sont
prévus, ce qui entraînera à nouveau un décalage
de production de 15.000 véhicules. Les approvisionnements
en acier devraient ensuite se normaliser. La hausse des prix
de ce produit intermédiaire devra toutefois, selon toute
vraisemblance, être répercutée sur les prix
des véhicules, comme l’a reconnu Carlos Ghosn,
malgré les efforts de réduction de coût
en d’autres domaines.
Les commentateurs ont dans leur ensemble interprété
ces nouvelles plutôt positivement. Le manque d’acier
serait le résultat de la boulimie chinoise, qui a le
mérite pour l’instant de tirer la croissance mondiale,
et du succès des nouveaux modèles de Nissan dont
les commandes seraient supérieures aux prévisions.
Il nous faut toutefois revenir sur ces explications.
Car le même contexte semble ne pas avoir les mêmes
effets pour les autres constructeurs japonais. Mis à
part Suzuki qui a dû aussi arrêter sa production
quelques jours et Mitsubishi dont la chute des ventes le met
à l’abri d’un manque d’acier, les autres
constructeurs japonais, particulièrement Toyota et Honda,
dont les productions augmentent plus vite que celle de Nissan,
n’ont pas manqué de signaler qu’ils n’auraient
pas à arrêter leurs usines et même pour l’instant
qu’ils n’auraient pas à augmenter leurs prix.
Revenons en arrière. Fin 1999, Carlos
Ghosn, dans le cadre de son programme drastique et immédiat
de réduction des coûts, annonçait qu’il
sélectionnerait à l’avenir les seuls fournisseurs
d’acier capables de le livrer au prix le plus bas : -
17% étant donné comme référence.
La pression à la baisse des prix alla au-delà
des espérances puisqu’ils diminuèrent de
20%. À l’exception de Kawasaki Steel, tous les
sidérurgistes japonais se retrouvèrent déficitaires
en 2001 et 2002. Nissan n’avait en 2004 que deux fournisseurs:
Nippon Steel et JFE Steel.
Mais depuis quatre ans le décor a complètement
changé. La demande mondiale d’acier, chinoise en
particulier, a en effet explosé et les prix spot ont
fait de même. La plupart des constructeurs automobiles
ne s’en sont pas émus outre mesure, ayant négocié
des contrats d’approvisionnement à moyen terme
(de 3 à 5 ans), et ayant accepté en conséquence
des prix moyens. Tel ne semble pas avoir été le
cas de Nissan, dont la stratégie de réduction
immédiate des coûts par pression continue sur les
fournisseurs rencontrerait là ses limites. Comme toute
stratégie, elle n’est durablement viable que sous
conditions. Beaucoup s’étaient convaincus un peu
trop vite que la mise en concurrence généralisée
et mondiale permettrait aux acheteurs de ne plus jamais être
sous contrainte des prix imposés par les fournisseurs,
particulièrement dans le cas d’un produit comme
l’acier réputé banalisé, surabondant
et en déclin.
Dans ce nouveau contexte, les deux fournisseurs
d’acier sélectionnés par Nissan approvisionnent
bien sûr maintenant en priorité les autres constructeurs-clients
avec qui ils ont des engagements à moyen terme et qui
ont été moins exigeants sur les prix. Carlos Ghosn
a été dès lors contraint d’aller
frapper à la porte du coréen Pesco et de l’européen
Arcelor, sans obtenir plus pour l’instant que la moitié
des tonnages qu’il demandait et ce bien sûr au prix
du marché.
De cet exemple, on peut tirer deux conclusions
provisoires. Il semble bien se confirmer que la mise en cohérence
de la stratégie du constructeur et de celles de ces fournisseurs
est une nécessité pour une profitabilité
durable des uns et des autres. Si la stratégie de réduction
des coûts ne fait pas l’objet d’un compromis
de moyen terme entre les deux parties, elle vole en éclats
à la première évolution du rapport de force.
Les fournisseurs sont bien un des acteurs essentiels du «
compromis de gouvernement d’entreprise » du constructeur.
C’est la « chaîne de la valeur » qui
doit être prise en considération, et pas seulement
l’entreprise étudiée. Aux fournisseurs,
il faut penser aussi à ajouter les distributeurs et les
sociétés dits de service.
Deuxième conclusion : si la stratégie
des fournisseurs n’a pas à être choisie directement
en fonction de la demande finale, elle l’est indirectement
à travers celles de leurs clients. Et c’est là
où il y a une difficulté pour eux. Les constructeurs
qu’ils approvisionnement peuvent avoir des stratégies
de profit différentes. Comment parviennent-ils, ou ne
parviennent-ils pas, à faire cohabiter en leur sein des
exigences de profit contradictoires ? Il y a là une piste
d’analyse des trajectoires contrastées des fournisseurs
de premier rang. Il ne suffirait pas pour eux d’engranger
des commandes. Encore faudrait-il qu’ils puissent les
réaliser en cohérence avec les stratégies
variées des constructeurs. Une limite structurelle au
worldsourcing ?