“La comparaison des entreprises du monde
entier invite à dépasser les bonnes vieilles recettes
managériales qui négligent volontiers la variété
des options disponibles (…) : la diversité des
réactions et des organisations présentes sur les
mêmes marchés prouve qu’il existe plusieurs
façons de répondre aux mêmes défis
économiques. Avec le temps, ces différences risquent
de persister ”.
Pour un lecteur familier des travaux du GERPISA,
ces phrases pourraient avoir été extraites d’un
texte issu du réseau. Elles le sont néanmoins
du récent ouvrage de Susan Berger.1,
en effet, en s’appuyant sur plusieurs secteurs, dont l’automobile.2
S. Berger défend, au terme d’une étude réalisée
par le MIT Industrial Performance Center auprès de 500
entreprises, que les firmes disposent d’un large spectre
de solutions pour gérer une mondialisation dont elles
sont à la fois actrices et spectatrices. S’appuyant
sur la thèse d’une modularisation générale
des industries qui favoriserait la fragmentation des processus
de production et entrainerait la généralisation
du Made in Monde, elle montre qu’il existe une pluralité
des manières de jouer de la modularité et de tisser
les réseaux d’affaires mondiaux.
Au-delà des conclusions de l’ouvrage,
deux enseignements nous semblent pouvoir être tirés.
Tout d’abord, sur le plan méthodologique, il ressort
que l’adoption d’une entrée par les firmes
conduit à mettre en exergue la diversité. Ainsi,
en choisissant d’étudier des firmes issues de plusieurs
secteurs dans plusieurs pays, S. Berger retrouve les conclusions
dégagées par les travaux du GERPISA sur l’automobile.
Loin d’uniformiser les stratégies individuelles,
la concurrence comme processus implique la volonté et
la capacité des firmes à chercher des solutions
organisationnelles, productives et marchandes différentes
de celles de leurs consoeurs sectorielles. Dès lors,
si on peut reprocher à la méthode son manque exhaustivité,
la nature même de la concurrence semble légitimer
l’idée selon laquelle seule une analyse fine des
comportements des firmes est à même de saisir les
subtilités des réalités et des changements
en cours quitte à mobiliser ultérieurement et
complémentairement d’autres approches, de type
statistique par exemple, pour gagner en généralité.
Ensuite, S. Berger suggère que les fondements
de cette diversité sont pluriels et que leur repérage
implique la mobilisation de critères multi-dimensionnels
dont l’identification demeure problématique. Réfutant
une détermination purement sectorielle en pointant par
exemple les oppositions qui existent de ce point de vue entre
les firmes électroniques et textiles, elle n’en
retient pas pour autant la thèse d’une prévalence
des dimensions institutionnelle ou culturelle puisqu’elle
souligne, de manière très gerpisienne, que toutes
les firmes d’un même secteur dans un pays ne convergent
pas vers une solution unique. Elle propose une interprétation
en termes d’héritages dynamiques selon laquelle
la firme au gré de son histoire et des contextes - institutionnel
et concurrentiel - dans lesquels elle évolue, acquiert
des compétences et en recherche d’autres pour mener
à bien les objectifs qu’elle s’est fixée.
Si cette interprétation a le mérite, en mettant
l’accent sur les contingences historiques, de fonder la
diversité, elle pose néanmoins la question d’une
(éventuelle) hiérarchie des facteurs déterminants.
Elle suggère en effet que chaque choix serait idiosyncrasique
rendant ainsi difficile, pour ne pas dire impossible, la hiérarchisation
des déterminants voire même leur mise en système.
En ce sens, on pourra trouver dans l’ouvrage
de S. Berger une forme de validation (non intentionnelle) à
la pertinence du programme ESEMK : en cherchant à identifier
les liens entre dimensions institutionnelles et stratégies
individuelles des firmes, il s’agit de tenter d’apporter
des éléments permettant d’élaborer
une première ébauche d’une telle hiérarchisation.
Gageons que, d’ici un an, nos travaux permettront de répondre
à certaines interrogations que suscite la lecture de
S. Berger.
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1. S. Berger, How we Compete: What companies around the world
are doing to make it in today’s global economy, Doubleday
Broadway, 2005. Trad. Fr. Made in Monde. Les nouvelles frontières
de l’économie mondiale, Seuil, Paris, Février
2006.
2. Même si peu de pages lui sont consacrées au
final. Principalement, pp. 110-117 où les limites à
la modularisation de l’automobile sont pointées.