LA LETTRE DU GERPISA
Numéro 191 (Juin-Juillet 2006)


Editorial

Bernard Jullien

 

Les véhicules Low Cost : Mode ou évolution structurelle lourde


 

Il paraît loin aujourd’hui le temps où tous les grands constructeurs généralistes cherchaient à prendre position sur le marché des véhicules haut de gamme et rivalisaient pour prendre le contrôle des grandes marques comme Bugatti ou Jaguar et/ou pour lancer des marques ou des modèles destinées aux mêmes clientèles : l’actualité de l’industrie de ces derniers mois semble tout au contraire centrée sur une nouvelle quête des volumes via le développement de modèles susceptibles d’être produits à bas coûts et vendus à des prix dont on pensait volontiers il y a deux ans qu’ils n’étaient plus compatibles avec les exigences de qualité d’aujourd’hui.

Outre Renault qui se rapproche de Lada, Toyota et Daihatsu en Inde, Fiat en Turquie, Volswagen et Nissan semblent envisager sérieusement de développer de tels modèles dans les deux à trois ans tandis que Tata relançait en mai son projet de produire dans l’état communiste du West Bengal un véhicule à 2200$. Dans le même temps, les constructeurs chinois affirment leurs volontés de développer leurs modèles propres et de se donner les moyens de les exporter, vers les marchés mûrs y compris. Ils embauchent pour cela des anciens designers ou dirigeants de Rover ou GM. Ainsi, les indices s’accumulent pour accréditer l’idée d’un fort développement des investissements porteurs d’offres automobiles qui rompent assez radicalement avec les tendances à la sophistication technologique et à la dérive des prix relatifs qui paraissaient irréversibles il y a peu de temps encore.

La Logan de Dacia au sein du groupe Renault a initié ce mouvement autrefois tenté par Fiat avec sa Palio et c’est, de mois en mois, la perception que les différents constructeurs ont des marchés et des opportunités de croissance et de profit qu’ils recèlent qui semble se transformer. Comme l’indique encore l’expérience Logan, ce réexamen concerne d’abord les marchés dits émergents dont on découvre qu’ils émergeraient sans doute plus clairement si les prix auxquels les produits sont proposés les rendaient accessibles à des proportions plus larges des population. Il concerne également les marchés mûrs pour lesquels d’aucuns se demandent s’ils ne recèlent pas eux aussi des opportunités pour qui saurait rendre à nouveau le véhicule neuf accessible à des catégories de ménages qui ne s’équipaient que grâce au marché de l’occasion et ne permettaient aux parc de croître qu’en vieillissant. On a ainsi vu en France en juin, la société de crédit Cetelem, filiale de BNP-Paribas, structurer une offre de crédit auto sur 7 ans après avoir constaté que le prix moyen des véhicules dont ils financent l’acquisition est passé entre 1995 et 2005 de 14000 à 19000 euros soit une augmentation de 33%.

Pour les chercheurs historiens, sociologues, gestionnaires ou économistes du GERPISA qui s’intéressent à l’automobile, de tels mouvements constituent une claire incitation à se tourner vers la question des marchés et de la manière dont les outils que développent les industriels pour les analyser, les créer ou les exploiter les traduisent dans les politiques produits et pratiques commerciales. Longtemps négligée au profit de l’analyse des pratiques productives et de conception, cette dimension de la vie de l’industrie automobile mérite clairement de trouver dans les travaux futurs du réseau une place plus grande.

Il ne saurait s’agir bien sûr de renoncer à nos acquis et de ne plus travailler désormais que sur ces questions. Ce qui est en cause, comme en ont témoigné nos quatorzième rencontre, est notre capacité à renouveler nos questions de recherche et à maintenir dans cet effort notre souci de toujours de structurer nos travaux autour de questions qui soient à la fois stimulantes sur le plan théorique et intellectuel et porteuses d’enjeux et d’interrogations pour les industriels et les sociétés dans lesquelles s’inscrivent leurs activités.

 

 

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