LA LETTRE DU GERPISA
Numéro 193 (Novembre 2006)


Editorial

Bernard Jullien

 

Ghosn et Marchionne, vus d'Europe et d'ailleurs


Après que Ghosn ait annoncé en février, 26 nouveaux modèles pour son groupe d’ici à 2009, c’est au tour de Marchionne d’en annoncer 23 d’ici à 2010. L’un promet 800 000 véhicules de plus. L’autre entend faire en sorte que les ventes annuelles des trois marques de Fiat passent à 3,5 millions d'unités à l'horizon 2010, contre 2,12 millions cette année.

De telles annonces paraissent contraster singulièrement avec une conjoncture européenne qui, si elle s’est améliorée en octobre, reste marquée en 2006 par des difficultés manifestes pour les constructeurs généralistes sur leurs marchés. De ce point de vue, l’amélioration relative de la situation de Fiat renvoie d’abord à la faiblesse de ses ventes les années passées et ne repose pour l’instant que sur la Panda et la Grande Punto. Quant à Renault, vu d’Europe, en termes de volumes comme en terme de lancements de nouveaux modèles, son plan triennal n’est manifestement guère effectif pour l’année 2006 et, selon les récentes annonces, le premier semestre 2007 ne permettra pas encore de lui donner consistance. D’un point de vue européen, on peut dès lors, à bon droit, douter du réalisme de telles annonces et en attribuer les ambitions très grandes à la nécessité de donner aux actionnaires des raisons de garder leurs titres et/ou de chercher à en acquérir d’autres.

Pourtant, ce point de vue européen mérite d’être corrigé par le fort contraste qui ressort lorsque l’on ne considère plus le sort de ces constructeurs en Europe seulement.

En effet, si l’on considère le plan 2009 de Renault, il convient de souligner qu’en prévoyant de faire passer la part des ventes hors d’Europe de 27 à 37%, il renvoie l’essentiel des 800 000 ventes supplémentaires à une croissance des ventes Dacia, Samsung et, accessoirement, Renault sur les marchés émergents. De ce point de vue, le plan est d’ores et déjà plus crédible puisque sur le premier semestre 2006, les ventes hors d’Europe ont progressé de 10,5% alors que les ventes européennes étaient en baisse de 7,6%. De même, s’agissant des produits, chacun aura noté que lors du Mondial 2006, les deux nouveaux modèles sur les stands du groupe Renault étaient la Dacia MCV et le Kaleos, conçu par Samsung sur une plateforme Nissan. De même, en octobre, P. Pelata, n°2 du groupe, annonçait que la future SM5 de Samsung serait probablement importée et vendue sous le badge Renault en Europe. Enfin, en matière d’investissements, l’actualité de Renault est marquée par l’annonce de la création du nouveau centre d’ingénierie roumain, la relance des investissements au Brésil, la poursuite du développement en Russie et, surtout, la décision de faire passer les capacités de production de l’unité commune avec Mahindra des 50 000 unités prévues initialement à 400 000 unités dans les 5 prochaines années.

S’agissant de Fiat, la situation pourrait paraître différente étant donné le dynamisme des ventes en Europe en 2006 et l’annonce d’un objectif de parts de marché à deux chiffres pour l’Europe. Pourtant, à y regarder de plus près, il ressort que le rétablissement des profits qui est, pour l’heure, le principal résultat de la gestion Marchionne doit moins aux opérations européennes qu’aux résultats dégagés au Brésil où Fiat est n°1 au premier semestre. On notera également que Fiat annonce que l’alliance avec Nanjing Auto sera dès cette année proche du seuil de rentabilité et deviendra profitable dès 2007. Quant aux investissements et volumes à venir, ils semblent, comme pour Renault, concerner d’abord les activités hors d’Europe et singulièrement le fameux BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) dont parle la presse anglo-saxonne : Fiat espère passer de 40 000 ventes à 300 000 en Chine et a signé cet été un accord avec Tata en Inde.

De telles évolutions semblent ainsi dessiner une forme de « décentrage » de certains grands groupes automobiles européens. Ils engagent les chercheurs spécialistes de l’industrie automobile à chercher à en saisir la teneur, les formes et les conséquences pour le développement de l’industrie et des marchés automobiles des différentes régions du monde. Comme réseau international, le GERPISA a indéniablement un rôle clé à jouer dans l’analyse in vivo de cette dynamique. Comme réseau pluridisciplinaire en sciences sociales, le GERPISA a indéniablement des ressources spécifiques à mobiliser pour inventer les concepts et les méthodes qui permettront d’en élucider les enjeux. A nous de nous employer à ce que ce potentiel du GERPISA soit effectivement mobilisé.

 

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La Lettre du GERPISA n°193

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